Les constructions de Martin Caminiti pourraient être appréhendées comme des armatures d’un nouveau genre, composées de fils tendus non pas orthogonalement mais dans un savant jeu de courbes et d’angles, garantissant au paysage et à la galerie d’exposition la possibilité d’apparaître dans une nouvelle découpe, de devenir eux aussi des parcelles de visible. Les sculptures, grâce à leurs vides et jusqu’à leurs extrémités, intègrent ces territoires à leur complexion et les emploient à leur agrandissement, trouvant une plus grande plénitude à s’attribuer le monde lui-même. Les œuvres montrent qu’il n’y a peut-être pas de meilleur matériau que ces facettes de la réalité, modifiables à loisir selon les points de vue qu’adopte l’observateur. L’environnement est ouvert à des orientations variables, enchaînées par la circularité du regard où les bords se perdent. L’artiste approfondit cette question des bords, de la porosité entre l’espace fictif de la sculpture et l’espace réel de l’observateur, favorisant une nouvelle manière de vivre et de penser le passage d’un plan à un autre et d’une dimension dans une autre. La différenciation ne tient qu’à un fil. La fabrication de l’acte de voir et du sens se fait entre les deux.
Le principe de l’assemblage substitue donc à la fonction initiale de chacun des éléments une nouvelle fonction, liée à la configuration de l’œuvre dans son entier : c’est son aptitude à créer un lien organique avec celui qui perçoit et avec l’espace à l’intérieur duquel objet et regardeur coexistent naturellement.
Parce que les assemblages profitent autant de ce qui est tangible que de ce qui est mouvant et immatériel, la création s’augmente de dimensions spatiales qui se prolongent en dimensions temporelles et mentales. Bien que nous ne parlions plus aujourd’hui de quatrième dimension, comme à l’orée du XXe siècle, mais de virtualité, le spectateur en déplacement et la sculpture changeante additionnent leurs mouvements véritables et potentiels, entraînant dans leur mécanisme un mouvement sans fin de la pensée.
Le titre en forme de calambour intervient comme un dérailleur. Il permet à la forme de changer d’allure et au sens de changer de vitesse avec un effet démultiplicateur. Il désigne des référents hors du premier niveau de lecture des formes individualisées mais que chaque proposition induit par la totalité de sa construction. Martin Caminiti joue entre le littéral et le référentiel. « Label rouge », « La Belle Roue Je », « La Belle Roue Jeux », … « Label-Rojoux »… Comme si l’artiste s’éloignait de son travail et se mettait à conjecturer avec l’observateur sur la possibilité de voir les choses d’une façon ou d’une autre. Au lieu de dissiper l’équivoque, il enjoint l’esprit à changer de perspective et entraîne les vagabondages de l’imagination. Avec La Belle Rouge, la création a encore de beaux jours devant elle.
Martine Legac, extrait du texte La Belle Rouge, 2008.